L’école au Sénégal : une progression inégalitaire

février 2012        Fiches d’actualité scientifique N° 397        Institut de recherche pour le développement

Au cours de la dernière décennie, le taux de scolarisation primaire dans le monde a remarquablement augmenté, passant de 82 % en 1999 à 88 % en 2008 selon l’Unesco. Les pays les moins scolarisés, en Afrique subsaharienne et en Asie de l’Ouest, sont aussi ceux qui ont connu les progressions les plus importantes. Au-delà des chiffres, des chercheurs interrogent cette réalité en termes de réduction des inégalités et montrent que celles-ci ne disparaissent pas. Deux études en témoignent à Dakar. Elles permettent de mieux cerner les ressorts des transformations observés au Sénégal, où les filles sont de plus en plus nombreuses à accéder aux bancs de l’école, mais ont toujours moins de chance de poursuivre dans le secondaire que les garçons. Ces travaux soulignent aussi l’essor de l’enseignement privé, qui creuse l’écart avec le public : ceci concerne notamment les écoles privées confessionnelles, avec près de 90 % de réussite au certificat de fin de primaire, contre un peu plus de 50 % dans le secteur public.

Écoliers du Sénégal

Taux de scolarisation

La démocratisation de l’école s’accompagne de nouvelles normes éducatives et ne rime pas avec égalité des chances.

« Assurer l’éducation primaire pour tous » constitue la deuxième priorité des Objectifs du millénaire pour le développement. En la matière, le Sénégal connaît l’une des progressions les plus élevées : le taux de scolarisation élémentaire est passé de 54 % en 1994 à plus de 82 % en 2005. Au-delà des indicateurs quantitatifs, deux études – l’une menée par une chercheure de l’IRD et l’autre par une enseignante chercheure de Nanterre à partir d’enquêtes conduites par l’IRD et ses partenaires – interrogent les contenus de ces politiques en termes de réduction des inégalités. Ces travaux montrent que celles-ci ne disparaissent pas : elles se déplacent – par exemple du primaire au secondaire –, se reproduisent ou se transforment. »

 

 

Dakar : un cas exemplaire

Écoliers du Sénégal

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La capitale sénégalaise illustre bien les progrès en œuvre en matière d’accès à l’éducation, ceci dans un contexte de crise économique persistante. Elle présente aussi deux caractéristiques qui la rendent particulièrement intéressante : d’une part, elle bénéficie d’une offre d’éducation variée et dense et, d’autre part, sa population est hétérogène sur le plan socio-économique. Cependant, peu de données sont disponibles pour suivre l’évolution des inégalités à l’école.

Les statistiques scolaires fournissent des éléments de départ. Elles doivent être complétées par des enquêtes sociologiques, combinant entretiens et observations. Peuvent aussi être exploitées des données qui n’ont pas spécifiquement pour objet l’éducation, par exemple celles tirées d’enquêtes biographiques (1), permettant de comparer différentes cohortes d’hommes et de femmes, selon le genre et leurs milieux sociaux d’origine.

 

De plus en plus de filles vont à l’école

Bien que des écarts importants subsistent entre sexes, les progrès de la scolarisation ont particulièrement bénéficié aux filles. Cette baisse des inégalités sexuées résulte en fait d’un double mouvement : d’une part, les filles des jeunes générations sont plus nombreuses que leurs aînées à fréquenter l’école – plus de 80 % d’entre elles vont à l’école aujourd’hui – et à s’y maintenir; d’autre part, les garçons quittent les bancs de la classe de plus en plus tôt, particulièrement dans les milieux les plus touchés par la crise économique persistante. Malgré tout, dans les catégories sociales moyennes, les fillettes ont une fois et demie moins de chance de poursuivre au secondaire que leurs homologues masculins.

Un système scolaire à plusieurs vitesses

Écoliers du Sénégal

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Les chiffres bruts de la scolarisation ne doivent pas masquer les réalités de l’offre éducative : hétérogène, elle est marquée par la forte progression du secteur privé et un discrédit de l’école publique. Si la proportion des établissements privés reste encore faible à l’échelle du Sénégal, Dakar dénombrait en 2009 davantage d’écoles privées laïques que de publiques – contre seulement 20 % dans les années 1990. Si bien que les progrès de la scolarisation observés dans la capitale sont à attribuer quasi exclusivement au privé. Les établissements privés recouvrent de fortes hétérogénéités, mais sont dans leur ensemble mieux dotés que leurs pendants publics et obtiennent de meilleurs résultats. Comme ce sont aussi les foyers les plus aisés qui ont recours aux écoles privées, l’augmentation de ces dernières peut contribuer à l’accroissement des inégalités. Le secteur public, quant à lui, tend à devenir non pas « une école pour tous » mais une voie pour les moins fortunés.

L’alternative confessionnelle

Écoliers du Sénégal

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Dans ce contexte, les stratégies de scolarisation des familles sont diversifiées. Ceci n’est pas seulement dû au niveau de vie, mais aussi à des positionnements socioculturels. Certaines démarches rejoignent les normes internationales en vigueur, assignant à l’école un rôle économique. D’autres adoptent des positions alternatives en reconsidérant conjointement le rôle économique – de l’institution scolaire – comme fournir un emploi – mais aussi son rôle social – éduquer et insérer – et culturel. En particulier, on assiste au Sénégal à un essor des écoles privées confessionnelles, dont les résultats au Certificat de fin d’études élémentaires sont meilleurs que ceux des écoles publiques : 88 % de réussite à l’examen pour les unes, contre 53 % pour les autres. L’enseignement arabo-musulman est également composite et inégalitaire : en font partie les écoles coraniques « traditionnelles » et « modernisées » comptabilisées dans les taux d’alphabétisation, tout comme les structures franco-arabes de qualité variable répertoriées, elles, dans les statistiques scolaires.

Cet éclatement des normes éducatives dans la société est fort éloigné du rapport uniforme à l’école sous-tendu par les politiques internationales en faveur de l’universalisation de la scolarité primaire. La démocratisation de l’école en tant que généralisation mais aussi égalisation des chances scolaires demeure une question cruciale et encore peu explorée dans les pays du Sud.

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